
Il n’élève jamais la voix pour dominer la salle. Et pourtant, quand David Pagou prend la parole, tout le monde écoute. Dans la salle de conférence du Main Media Center de Rabat, le sélectionneur camerounais impose une présence singulière, faite d’autorité calme, de respect affiché et d’une parole profondément ancrée dans ses convictions. Sa communication n’est ni théâtrale ni calculée.
Dès les premières minutes, le ton est donné. Pagou ne s’adresse pas à une masse indistincte de journalistes. Il appelle chacun par son prénom : “Kevin”, “Yvan”, “Mirabeau”, “Alain” “Pamela”. Ce détail, loin d’être anodin, installe un climat particulier. La conférence cesse d’être un interrogatoire collectif pour devenir un échange humain. Le sélectionneur regarde ses interlocuteurs, les nomme, les remercie. Dans un environnement parfois tendu, cette approche crée un respect mutuel. Elle désarme aussi.
Chez David Pagou, l’humilité n’est pas une posture de circonstance. Elle structure son discours. Interrogé sur l’état de son équipe, il refuse les formules définitives. « On n’est pas toujours satisfaits », dit-il. « Il y a encore beaucoup de secteurs à travailler. » Pas de triomphalisme après la qualification en quart de finale après la victoire contre l’Afrique du Sud 2-1, pas de certitudes assénées. Le Cameroun avance, mais reste perfectible.
Même lorsqu’il évoque son propre parcours — premier entraîneur camerounais à qualifier une sélection pour un quart de finale à la CAN dans ce contexte — Pagou esquive la personnalisation. Il parle de groupe, de jeunes joueurs, de nation. Lui se définit comme « un soldat ». Le mot revient, lourd de sens. Un soldat au service d’une cause qui le dépasse.
Sa foi, David Pagou ne la cache pas. Il l’assume pleinement, sans jamais la brandir comme un slogan. « Le Seigneur me conduit », glisse-t-il, presque naturellement, lorsqu’on l’interroge sur sa situation contractuelle ou sur la pression extérieure. Dans sa bouche, Dieu n’est pas un refuge de circonstance mais un repère constant.
Cette spiritualité irrigue son discours managérial. « Un enfant de Dieu n’a pas peur », affirme-t-il en évoquant les décisions arbitrales ou l’environnement hostile. Les obstacles deviennent des leviers, les désavantages des opportunités. Cette lecture du monde, profondément ancrée, donne à son discours une cohérence rare. Elle rassure aussi ses joueurs, à qui il transmet une forme de sérénité face à l’imprévisible.
Pagou parle souvent du mental. Du Hemlè camerounais, cette force intérieure qui transcende la technique et la tactique. Mais il refuse d’en faire un cache-misère. « Le Hemlè ne cache rien », explique-t-il. « Il complète. » Pour lui, le mental est ce supplément d’âme qui fait basculer les matchs équilibrés, jamais un alibi pour masquer des lacunes.
Sa manière d’expliquer ces concepts est imagée, presque pédagogique. La métaphore de la montagne, face à laquelle le Camerounais avance sans reculer, marque les esprits. Pagou sait parler football sans jargon excessif, avec des mots accessibles, ancrés dans une culture et une histoire collectives.
Une voix qui rassureIl y a aussi la voix. Grave, posée, ample. Une voix qui impose le silence sans jamais le réclamer. Cette voix-là rassure ses joueurs autant qu’elle structure l’espace médiatique. Elle donne le sentiment d’un homme maître de son temps, de ses émotions, de son message.
Lorsqu’il évoque certains joueurs, comme Bryan Mbeumo, Pagou dévoile une autre facette de sa communication : celle du manager fin psychologue. Il parle de tempérament, d’éducation, de besoin d’être parfois « bousculé » pour mieux s’exprimer. Là encore, le discours est nuancé, jamais stigmatisant.
Pagou rappelle les conversations privées, les responsabilités confiées, le rôle de « locomotive » attribué à certains cadres. Il valorise les comportements observés dans le vestiaire, la parole qui circule, l’exigence partagée. La communication publique devient le prolongement naturel du travail interne.
Vendredi, au stade Moulay Abdellah de Rabat, le Cameroun fera face au au Maroc, pays hôte et demi-finaliste du dernier Mondial. Et, David Pagou refuse catégoriquement le statut de favori. « Les Lions de l’Atlas sont les favoris naturels », répète-t-il. Il cite les infrastructures, l’organisation, la progression structurelle du football marocain. Ce discours, loin de flatter l’adversaire, témoigne d’un réalisme assumé.
Pagou démonte méthodiquement les raccourcis historiques. “Il est vrai que le Cameroun a déjà battu le Maroc en 1988 mais le passé ne garantit pas l’avenir”, insiste-t-il. Les confrontations anciennes n’ont, selon lui, aucune prise sur une génération qui n’était même pas née à l’époque. Cette manière de replacer le débat dans le présent évite toute surcharge émotionnelle inutile.
Même sur les questions les plus sensibles — arbitrage, pression du public, rivalités institutionnelles — David Pagou reste constant. Pas de polémique, pas de dérapage. Il reconnaît l’humanité des arbitres, rappelle son rôle et celui de ses joueurs. Chacun à sa place.
Lorsqu’il évoque Walid Regragui, Pagou refuse toute comparaison. « On ne compare pas des choses incomparables. » Respect pour le parcours de l’autre, lucidité sur le sien. Là encore, une communication sans ego surdimensionné.
Au fil de cette conférence dense, une évidence s’impose : David Pagou ne cherche pas à séduire. Il cherche à être juste. Sa communication repose sur trois piliers clairs : l’humilité, la foi et la responsabilité. Elle s’adresse autant aux journalistes qu’aux joueurs, autant au public qu’à la nation camerounaise.