
À quelques jours du lever de rideau de la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations Maroc 2025, deux figures majeures du journalisme africain marquent une pause et regardent dans le rétroviseur.
Depuis plus de trente ans, le Sud-Africain Mark Gleeson et le Tunisien Mondher Chaouachi arpentent les lignes de touche, se faufilent dans les zones mixtes, bouclent leurs papiers au cœur de la nuit et observent, édition après édition, le football africain passer d’un rendez-vous continental à un spectacle mondial.
Leurs trajectoires racontent cette mue. Des terrains poussiéreux des années 1990 aux tribunes médias ultra-modernes d’aujourd’hui, des carnets griffonnés à la main aux flux numériques instantanément relayés aux quatre coins du globe. À bien des égards, leurs vies épousent l’histoire de la CAN elle-même : des débuts exigeants, une croissance progressive, une attractivité internationale et ce battement de cœur intact qui les ramène, tous les deux ans, au même rendez-vous.

Pour Mark Gleeson, référence absolue du journalisme consacré au football africain, la CAN dépasse largement le cadre sportif. C’est un point de ralliement.
« La CAN ressemble à un congrès professionnel, explique-t-il. Les informaticiens se retrouvent à Las Vegas, les médecins dans leurs colloques spécialisés. Pour nous, journalistes du football africain, la CAN, c’est l’endroit où l’on se retrouve tous. »

Chez Mondher Chaouachi, dont l’histoire avec la CAN débute lors de l’édition 1994 en Tunisie, le lien est encore plus intime.
« La CAN représente énormément pour moi. C’est le plus grand événement organisé en Afrique, une véritable célébration du football africain, avec sa passion, son enthousiasme, ses couleurs et un esprit qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. »
Tous deux ont été témoins de mutations profondes : le passage de l’analogique au numérique, l’ouverture progressive des accès, la professionnalisation des structures médias, l’internationalisation du récit. Mais ils le répètent : malgré les changements, la CAN n’a jamais perdu son âme — ce mélange d’émotion brute, d’imprévisibilité et de richesse culturelle propre au football africain.

À la question de son premier souvenir marquant, Mark Gleeson replonge immédiatement en 1992, au Sénégal, pour sa toute première CAN. Ce n’est pas un match qui l’a marqué, mais un instant fondateur.
Avant même le coup d’envoi du tournoi, le Congrès de la CAF à Dakar accueille une délégation de la toute nouvelle Fédération sud-africaine de football. Toujours exclue de la FIFA après des décennies d’isolement liées à l’apartheid, l’Afrique du Sud reçoit alors une ovation debout du reste du continent.

« Je n’oublierai jamais ce moment, confie Gleeson. L’accueil a été incroyable. Tout le monde s’est levé. Après notre histoire d’isolement, c’était profondément émouvant. »
Deux ans plus tard, Mondher Chaouachi vit une émotion comparable sur sa terre natale. Tunisie 1994 marque à la fois ses débuts comme journaliste accrédité à la CAN et une étape clé pour le football tunisien.

« Tout le pays vibrait, se souvient-il. Couvrir cette CAN, c’était un rêve, un objectif majeur dans ma carrière. »
Ces instants, à la fois politiques, culturels et sportifs, rappellent pourquoi la CAN dépasse le simple cadre du football : elle raconte aussi l’histoire de l’Afrique.

La CAN de leurs débuts n’a plus grand-chose à voir avec celle qui s’apprête à s’ouvrir au Maroc. Les moyens étaient limités, les communications aléatoires, la couverture parfois chaotique.
Gleeson sourit en repensant à Burkina Faso 1998. « Par moments, on avait l’impression de vivre un campement de fortune, raconte-t-il. Les difficultés logistiques faisaient partie du quotidien. Envoyer un papier via une ligne téléphonique défaillante, attendre des jours pour une accréditation… Aujourd’hui, tout est plus simple — même si une part de l’aventure a disparu. »

Chaouachi se souvient lui aussi de ces années de débrouille : déplacements interminables, infrastructures inégales, absence de structures médias clairement établies. Mais il salue la transformation opérée par la CAF ces dix dernières années.
« La couverture médiatique et le professionnalisme ont énormément progressé. La CAF offre désormais des installations de niveau mondial et des services de haut standing. Les progrès observés lors des deux dernières CAN sont particulièrement visibles. »

Parmi ses souvenirs marquants figure la finale de la CAN 2023 en Côte d’Ivoire, organisée pour 632 journalistes accrédités — un chiffre tout simplement inimaginable dans les années 1990.
La CAN a grandi, en visibilité, en infrastructures, en rayonnement. Et l’écosystème médiatique qui l’entoure a suivi la même trajectoire.
La révolution numérique a redéfini le métier. Aux côtés de la presse écrite et de la radio ont émergé vloggeurs, influenceurs et créateurs indépendants, parfois suivis par des audiences comparables à celles des grands médias.
Gleeson apprécie cette diversité, mais alerte sur ses dérives. « Lors de la dernière CAN, j’ai été déçu de voir des personnes en zone mixte, se faisant passer pour des journalistes, insulter verbalement des joueurs ghanéens. Ce n’est pas du journalisme. »

Chaouachi partage cette inquiétude, tout en soulignant l’importance d’une organisation solide. Il cite l’exemple de la cellule de communication de crise mise en place par la CAF lors de la CAN 2021 au Cameroun.
« La situation était compliquée, mais la gestion a été remarquable, affirme-t-il. La structure moderne de communication de la CAF a permis de stabiliser l’ensemble. »
Tous deux se montrent confiants pour Maroc 2025, qu’ils voient comme un nouveau cap.
« Le Maroc dispose d’installations de classe mondiale et de stades flambant neufs, d’une qualité exceptionnelle, souligne Chaouachi. Les médias travailleront dans des conditions idéales. »
« Si la CAN féminine au Maroc était un test, alors il a été réussi haut la main », renchérit Gleeson.
Au fil des éditions, ils ont côtoyé les plus grandes figures du continent : Abedi Pelé, Okocha, Amokachi, Hadji, Madjer, Adebayor, El-Hadary, Aboutrika, Mané, Yaya Touré, Msakni.
Pour Gleeson, malgré la notoriété croissante et les enjeux commerciaux, une constante demeure. « Leur comportement avec les médias a, toutes générations confondues, été
exemplaire. »

Chaouachi acquiesce : « Les stars africaines ont conservé leur humilité et leur disponibilité. La grande majorité a fait preuve d’un professionnalisme irréprochable. Elles ont toujours su répondre présentes. »
Dans l’histoire de la CAN, trois noms reviennent inlassablement dans leurs conversations : Samuel Eto’o, Ahmed Hassan et Mohamed Aboutrika, des joueurs dont l’influence a traversé les époques.
À l’attention des journalistes qui s’apprêtent à découvrir la CAN au Maroc, les conseils sont clairs.
Gleeson : « Soyez sur le terrain. Trop de couvertures aujourd’hui sont indirectes, reprises de la télévision ou des réseaux sociaux. Allez aux entraînements, aux hôtels, aux conférences de presse. Faites l’effort. Il finit toujours par payer. »
Chaouachi : « L’engagement, la rigueur et le professionnalisme sont essentiels. Il faut être organisé, préparé mentalement et attentif aux détails. La motivation et la concentration doivent guider votre travail. »

Ils préviennent : la CAN est éprouvante — journées à deux matches, longues distances, délais serrés. Mais l’expérience en vaut la peine.
« La CAN n’est pas faite pour se reposer, tranche Gleeson. Il faut travailler dur. Le repos viendra après. »
Pour Mondher Chaouachi, la réponse tient en quelques mots : « La passion, l’engagement et la fierté d’appartenir à ce continent extraordinaire. »
Pour Mark Gleeson, ce sont les retrouvailles : « Revoir de vieux amis. C’est ça qui entretient la flamme. »
À l’aube de la CAN Maroc 2025, leurs témoignages rappellent que l’histoire du tournoi ne s’écrit pas uniquement sur la pelouse. Elle se construit aussi à travers celles et ceux qui la racontent, la documentent et la transmettent au monde.