
Chez Youssouf Mulumbu, le lien avec la République Démocratique du Congo dépasse largement les frontières du football. C’est un attachement viscéral, forgé dans la fierté de représenter son pays et dans la responsabilité d’incarner une génération qui a redonné espoir à tout un peuple. Capitaine des Léopards lors de la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations 2015, le natif de Bumbu, une commune située au sud de Kinshasa, a marqué l’histoire en menant la sélection congolaise jusqu’à une médaille de bronze, symbole d’un renouveau collectif et d’un engagement total. Ce moment reste, pour lui, l’un des plus forts de sa carrière : l’accueil triomphal à l’aéroport de N’Djili, les sourires, la liesse populaire. Le football comme remède aux fractures d’un pays, comme moteur d’unité et de joie.
Dix ans plus tard, Mulumbu observe la nouvelle génération avec admiration et lucidité. Il distingue une équipe plus homogène, solide, capable de défendre avec rigueur et de frapper juste, notamment grâce à un Cédric Bakambu toujours décisif. Il y voit la continuité d’un travail collectif amorcé sous sa génération, mais aussi une promesse : celle d’une RD Congo désormais capable de viser la Coupe du Monde 2026 (ndlr : la sélection disputera les barrages africains du 13 au 16 novembre au Maroc). Pour lui, la clé réside dans le mental — cette conviction que les Léopards ont le même niveau que les cadors du continent.
Dans cet entretien accordé à CAFOnline.com, l’ancien joueur du PSG, de West Bromwich Albion et du Celtic évoque avec franchise la métamorphose des Léopards, le leadership de Chancel Mbemba, les chances de qualification pour la Coupe du Monde 2026, mais aussi sa seconde vie d’écrivain engagé à travers son roman Talo. Un échange profond, à l’image d’un homme qui n’a jamais cessé de parler au nom de son pays.
CAFOnline.com : Quand vous repensez à la TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des Nations 2015 et à cette médaille de bronze, quel est le souvenir le plus fort qui vous revient ?
Youssouf Mulumbu : Le souvenir le plus fort, c’est notre arrivée à l’aéroport de N’Djili, à Kinshasa, au retour de cette CAN. Les sourires sur les visages, la joie, cette humeur festive… C’est l’un des moments les plus marquants que j’ai vécus avec la sélection du Congo.
Forcément, on a toujours à cœur de revivre ces instants-là. On sait que, dans un moment où le pays traverse des périodes un peu fragiles, le football – et le sport en général – peut donner de la joie et de la fierté au peuple congolais.
Que représentait pour vous le maillot de la République Démocratique du Congo à l’époque où vous étiez capitaine ?
Pour moi, c’était plus que de l’amour : c’était une mission. Une mission de reconstruction.
Quand je suis arrivé en sélection, il y avait beaucoup de manques. Il fallait rebâtir, montrer qu’être dans un club professionnel n’empêchait pas de venir défendre les couleurs de son pays.
Mon objectif, c’était de bien représenter la RDC à l’international. C’est pour cela que nous voulions absolument décrocher une médaille ou une qualification pour la Coupe du Monde. Ce n’est pas arrivé, mais je garde bon espoir : cette génération peut le faire pour 2026.
Si vous deviez faire un parallèle entre votre génération, celle de 2015, et celle d’aujourd’hui, lequel serait-il ?
Je ne dirais pas que notre génération était plus talentueuse, mais elle comptait davantage d’individualités.
Celle d’aujourd’hui, en revanche, est plus homogène, plus soudée. On le voit : défensivement, l’équipe est solide, elle concède peu de buts. Et puis, en contre, avec un Bakambu des grands jours, ça fait toujours mal.
Nous, à l’époque, on se basait plus sur des exploits individuels. Aujourd’hui, c’est un bloc-équipe, intelligent, organisé.
Les premiers adversaires de la RDC seront le Bénin, le Botswana et le Sénégal. Quelles sont vos impressions ?
On a une revanche à prendre contre les Lions de la Teranga, dans un bon état d’esprit bien sûr. Déjà, félicitations au Sénégal pour sa qualification pour le Mondial, elle est méritée.
Ce match contre le Sénégal, ce sera une revanche symbolique. On a fait jeu égal avec eux pendant les qualifications. Le Bénin a manqué de peu la qualification, mais s’il est resté longtemps en tête de son groupe, c’est qu’il a de la qualité. Toutes les équipes africaines ont progressé et se sont professionnalisées. Il faudra se méfier du Bénin, du Botswana, et de tout adversaire. Il n’y a plus de “petits” en Afrique. Et puis, lors de la dernière CAN, peu de gens attendaient le Congo. On a répondu présent. Je pense que la CAN au Maroc sera celle de la confirmation pour ce groupe.
À vos yeux, que manque-t-il à la RD Congo pour franchir un cap et rejouer une finale de CAN ?
Le mental ! Il faut se convaincre qu’on est au même niveau que les cadors du continent qu’on peut aller chercher cette CAN. Le fait de ne pas avoir atteint les demi-finales avant les années avant la dernière CAN, nous a un peu perturbés. L’équipe a beaucoup changé, elle s’est reconstruite.
Mais aujourd’hui, le coach Desabre a fait un travail énorme. On retrouve presque la même ossature que lors de la dernière CAN. Les joueurs sont motivés et veulent se racheter de cette élimination.
Sur le plan tactique et offensif, on a des arguments. Il faut maintenant renforcer l’aspect mental et psychologique.
De capitaine à capitaine, comment jugez-vous le leadership de Chancel Mbemba ?
Chancel est différent de moi. J’étais un capitaine vocal, expressif.
Lui, il parle avec ses actes, sur le terrain. Si j’avais un conseil à lui donner, ce serait de dialoguer davantage individuellement avec les joueurs, de comprendre ce qui les motive, ce qui les bloque. Ces détails font souvent la différence dans une compétition. C’est ce que j’essayais de faire moi-même.
Quels sont, selon vous, les atouts de la RD Congo pour la prochaine CAN ?
Notre solidité défensive : on encaisse très peu. Et puis, cette fougue, ce football festif qui a toujours caractérisé le Congo. On a eu des artistes comme Trésor Mputu, Mbokani ou Matumona Roum. Aujourd’hui, on a des joueurs comme Yoane Wissa ou Cédric Bakambu.
Au coach de leur donner la liberté de s’exprimer.
Vous êtes désormais écrivain. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire Talo ?
C’est mon premier roman. J’y exprime mon attachement à mes origines, à mon pays. La situation de la RD Congo me préoccupe beaucoup, et l’écriture m’a permis de m’exprimer différemment.
C’est aussi une réflexion sur notre époque : nous utilisons tous des ordinateurs, des téléphones, des voitures électriques… Sommes-nous complices des injustices qui entourent l’exploitation des ressources nécessaires à leur fabrication ?

Pourquoi avoir choisi ce titre, Talo ?
Talo, en lingala, signifie “valeur”. À travers cette pierre mystérieuse, je voulais montrer que nous sommes tous connectés par la technologie. C’était une forme de thérapie pour moi, une façon d’interroger notre humanité et de mettre en lumière ceux qui souffrent dans les conflits.
J’ai eu la chance d’être accompagné par les éditions Jets d’Encre. Nous avons construit un récit entre fiction et réalité, accessible à tous.
Qu’avez-vous découvert sur vous-même en écrivant ce livre que vous ne saviez pas pendant votre carrière ?
C’est très différent du football. On travaille énormément avec le cerveau. J’ai découvert en moi beaucoup d’abnégation et une vraie passion pour la littérature. Il faut être parfois poétique, précis dans les tournures.
J’ai découvert un autre aspect de ma personnalité. Et j’aime voir comment le livre est accueilli, comment il est critiqué. J’ai déjà eu ma dose de critiques en tant que joueur, donc je suis prêt à en recevoir aussi comme écrivain.
Enfin, quel titre aimeriez-vous voir dans les journaux après la CAN ?
Le Réveil du Léopard.