
Depuis plus de vingt ans, le football mondial brasse des sommes colossales et génère des montages fiscaux tout aussi complexes. L’argent du foot, c’est aussi celui des fiduciaires, des banquiers discrets, des avocats fiscalistes et des prête-noms.
À la fin des années 1990 et dans les années 2000, les champions du monde 1998 ont vu leurs revenus exploser :
Mais à ces montants mirobolants s’ajoutait une obsession : réduire l’impôt.
Le montage type ? Le joueur crée une société — ou fait créer par un conseiller — dans un pays à fiscalité faible (souvent la Suisse, Monaco ou le Liechtenstein). Cette société détient ses droits d’image, qu’elle facture ensuite aux clubs et sponsors. Le joueur reçoit alors un revenu via cette société, souvent détenue à travers d’autres structures (Anstalt, trust, fondation) ou par des prête- noms : un administrateur local, un membre de la famille ou un homme de paille détient les parts à titre fiduciaire. Cela permet de brouiller totalement la piste du bénéficiaire économique réel.
À travers ce système, les revenus sont ensuite déplacés, retraités et “optimisés” via un circuit de sociétés écran, aboutissant à une imposition quasi nulle. Les États les plus utilisés : le Liechtenstein, la Suisse, Singapour et, plus récemment, les Seychelles.
Au cœur de cette architecture, les fiduciaires suisses jouent le rôle d’ingénieurs du secret. Ces petites sociétés de conseil gèrent la domiciliation de clients fortunés, souvent sportifs ou célébrités, moyennant un pourcentage sur les flux financiers.
Les fiduciaires dites « de domicile » créent des sociétés écran — des entités sans substance économique réelle. Souvent basées dans le canton de Zoug, elles prétendent “détenir” les droits d’image du joueur. Ces droits sont acquis pour un montant symbolique, voire zéro franc.
Les clubs ou sponsors versent ensuite les sommes directement à ces sociétés, qui refacturent leurs prestations “marketing” : des contrats dont la réalité économique est quasi inexistante.
Le schéma est toujours le même :
L’administration zougoise acceptait alors la déductibilité des montants sortant vers l’Anstalt, considérés comme des “redevances légitimes”. Or, au Liechtenstein, les dividendes ne sont pas imposés.
Concrètement, sur 100 CHF facturés par la société suisse, 80 CHF partaient au Liechtenstein (0 % d’impôt), 20 CHF restaient en Suisse (≈ 12 % d’impôt), soit un taux global effectif d’environ 2,4 %. À comparer aux taux de l’impôt sur le revenu des personnes physiques dans les pays de résidence normale : Allemagne ≈ 45 %, France ≈ 49 %, Belgique ≈ 50 %, Pays-Bas ≈ 52 %.
Un montage aussi légalement « propre » qu’efficace pour dissimuler les flux.
Parmi les artisans de cette ingénierie fiscale, un nom revient avec insistance : Jean Pierre Latour.
Belge d’origine, naturalisé suisse, Latour est le fondateur d’une fiduciaire à Zoug, répertoriée sous le nom BOCZUG AG. Trois employés, un site web minimaliste, mais une clientèle haut de gamme : sportifs, entrepreneurs, personnalités de la finance.
Latour est aussi consul honoraire des Seychelles à Zoug, un titre purement honorifique. Ce statut ne confère aucune immunité diplomatique, mais donne un vernis officiel. Plusieurs sources à Victoria (Seychelles) confirment que le gouvernement seychellois pourrait réexaminer l’opportunité de maintenir un représentant dont la probité est désormais remise en cause, surtout que depuis que les autorités suisses s’intéressent au cas Latour.
D’après une source proche du Ministère public suisse, une enquête a été ouverte à la suite d’une dénonciation MROS (le service suisse de renseignement en matière de blanchiment).Cette dénonciation et une fuite électronique de documents auraient déclenché l’enquête.
Jean Pierre Latour n’en est pas à son premier contact avec la justice :
Latour aurait également obtenu un passeport seychellois, dont les conditions d’obtention restent obscures, et détiendrait des actifs non déclarés via sa femme seychelloise, utilisée comme prête-nom pour ses propres avoirs et ceux de certains clients.
Un profil d’ancien escroc reconverti en “conseiller fiscal international” – un mélange détonnant de mondanité et d’ombre.
La rédaction a pu se procurer le dossier Djorkaeff.
Au cœur du système : Clubber Marketing SA, société zougoise (CHE-103.515.040), administrée par Jean Pierre Latour, lui-même.
Officiellement, l’objet social concernait la publicité et le marketing. Officieusement, il s’agissait de la structure chargée de percevoir les droits d’image de Youri Djorkaeff lors de son passage au 1. FC Kaiserslautern.
À l’époque, la législation permettait de dissimuler l’ayant droit économique d’une société : l’Anstalt Teopiste, au Liechtenstein, n’a pas d’actionnaires mais des Mitglieder (“membres”) ou Treugeber (donneurs d’ordre fiduciaires). Ce flou juridique permettait de cacher le bénéficiaire réel : Youri Djorkaeff, par l’intermédiaire de son père Jean Djorkaeff, identifié comme ayant droit économique par la Liechtensteinische Landesbank, selon des documents d’enquête policière.
Lors de son contrat au 1. FC Kaiserslautern, Djorkaeff aurait perçu environ 2,5 millions € par saison (valeur actualisée).
Sur cette somme :
Le gain fiscal estimé : plus de 800 000 € par an par rapport à une imposition normale en Allemagne. Les fonds transitaient d’abord par la Liechtensteinische Landesbank (LLB), où des retraits en espèces réguliers et des cartes prépayées étaient organisés par Jean Pierre Latour lui-même. Le solde était placé auprès de la LLB, jusqu’à ce que le Lichtenstein s’aligne sur la Suisse en matière de normes anti-blanchiment d’argent et invite les protagonistes à déplacer leurs avoirs. C’est alors qu’une partie des fonds a ensuite été déplacée vers un compte à la Union Bancaire
Privée (UBP) à Singapour, à partir de 2016, selon plusieurs documents.
Dans le cas de fraude fiscale aggravée, la prescription ne commence pas à courir tant que le contribuable détient encore les fruits de l’infraction. Autrement dit, si les revenus non déclarés sont toujours dans le patrimoine, la prescription est suspendue. Cela expliquerait pourquoi le Ministère public suisse s’y intéresse encore : le dispositif, même ancien, pourrait rester punissable.
L’enquête, ouverte à la suite d’une dénonciation MROS et d’une fuite de fichiers
électroniques, porte non seulement sur Clubber Marketing SA / Leave and Co AG, mais aussi sur d’autres clients de Latour. Plusieurs documents analysés par la rédaction montrent que Latour et ses sociétés satellites sont désormais sous la loupe des autorités helvétiques.
Selon l’enquête, Jean Pierre Latour déclarait dans ses dernières déclarations fiscales une fortune nette de 3 millions CHF, mais les enquêteurs estiment que cette origine est douteuse et que certaines parts de ces avoirs sont détenues à titre fiduciaire pour ses clients.
L’affaire Latour–Djorkaeff illustre un système qui, pendant des années, a prospéré dans les interstices du droit. De nombreux joueurs français expatriés ont utilisé des montages similaires, profitant du secret bancaire et de la tolérance réglementaire.
Aujourd’hui, le climat a changé : l’échange automatique d’informations, les enquêtes MROS et les coopérations fiscales entre États rendent ces montages de plus en plus risqués.
Mais le mal est fait : des millions ont circulé dans des circuits opaques, mêlant fiduciaires, banques complices et sociétés d’image fictives.
Le football français et européen a longtemps joué avec les frontières de la légalité fiscale. L’affaire Djorkaeff-Latour est emblématique : un héros de 1998, un ancien escroc devenu “consultant international”, un montage transcontinental reliant Zoug, Vaduz, Singapour et les Seychelles.
Les autorités suisses devront maintenant dire si le “consul honoraire des Seychelles” à Zoug a détourné sa fonction à des fins privées. Le gouvernement seychellois, lui, devra se demander s’il souhaite conserver pour représentant un homme d’affaires dont la probité est gravement remise en question.
Le voile du secret bancaire s’effrite, mais il révèle, derrière le glamour du ballon rond, un écosystème où la tricherie fiscale rivalise d’inventivité. Et où, trop souvent, les buts marqués sur le terrain cachent des dribbles comptables d’une tout autre ampleur.